Chapitre 1 : L'Horloger

by 0x0175...4dbf

L'atelier de Théo Marsac occupait le rez-de-chaussée d'un immeuble haussmannien de la rue Mouffetard, coincé entre une fromagerie et une librairie d'occasion. L'enseigne, peinte à la main par un ami depuis longtemps parti vivre au Japon, disait simplement : MARSAC — HORLOGERIE.

L'intérieur ressemblait à l'idée que quelqu'un se ferait d'un atelier d'horloger s'il n'en avait jamais vu un : des dizaines d'horloges accrochées aux murs, toutes réglées à des heures différentes, certaines fonctionnant, d'autres figées à l'instant précis de leur dernière panne. Des loupes montées sur des bras articulés. Des tiroirs remplis de rouages minuscules, classés par taille et par époque. Une odeur d'huile fine et de métal tiède.

Théo aimait cet atelier plus que tout au monde. Plus que son appartement, certainement — un deux-pièces au sixième étage qu'il n'utilisait plus que pour se doucher et changer de vêtements. Depuis qu'il ne dormait plus, l'appartement était devenu un décor inutile, un espace conçu pour une fonction qu'il n'exerçait plus.

Ce mardi-là, à neuf heures du matin, Mme Delacroix apporta une montre à gousset.

« C'était à mon mari, » dit-elle en la posant sur le comptoir avec la délicatesse qu'on réserve aux nouveau-nés et aux explosifs. « Il ne marche plus depuis qu'Henri est mort. C'est-à-dire — c'est la montre qui ne marche plus. Henri non plus, évidemment, mais c'est la montre que je voudrais faire réparer. »

Théo prit la montre. Un Breguet, fin XIXe, boîtier en argent. Il l'ouvrit avec un geste si familier que ses doigts auraient pu le faire les yeux fermés.

Le mécanisme était intact. Pas de rouage cassé, pas de ressort détendu, pas de poussière excessive. Théo examina chaque composant avec sa loupe, tournant le mouvement sous la lumière. Tout était en ordre. La montre aurait dû fonctionner.

« Quand est-ce qu'elle s'est arrêtée ? » demanda-t-il.

« Le 14 mars. À quatorze heures sept. »

« Et votre mari ? »

« Le 14 mars. À quatorze heures sept. »

Théo leva les yeux. Mme Delacroix le regardait avec cette expression particulière que prennent les gens quand ils racontent quelque chose d'impossible en sachant pertinemment que c'est vrai.

« La montre était dans sa poche, » continua-t-elle. « Quand ils l'ont trouvé — dans son fauteuil, très paisible — la montre était arrêtée à l'heure exacte. Les médecins ont dit que c'était une coïncidence. »

Théo reposa la montre sur le comptoir. Il avait appris, en vingt ans de métier, que les horloges n'avaient pas de coïncidences. Elles avaient des mécanismes — certains visibles, d'autres pas.

« Je vais la garder quelques jours, » dit-il. « Je vous préviendrai. »

Après le départ de Mme Delacroix, Théo resta longtemps assis devant la montre ouverte. Quatorze heures sept. L'aiguille des secondes était figée entre le quatre et le cinq, comme surprise en plein mouvement.

Il pensa à ses propres montres — les dizaines d'horloges sur les murs de son atelier, chacune comptant un temps différent. Puis il pensa aux trois cent douze nuits qu'il avait passées sans dormir, et à toutes ces heures accumulées comme de la neige qui ne fond pas.

Et il pensa à la femme du Jardin du Luxembourg, assise sur son banc pendant l'heure bleue, aussi immobile que l'aiguille de la montre de M. Delacroix.

Il remonta le mécanisme. Rien ne bougea. La montre resta silencieuse, arrêtée à l'instant exact où un homme avait cessé de vivre. Comme si le temps lui-même avait décidé qu'ici, sur ce cadran, à cette seconde précise, il n'y avait plus de raison de continuer.

Théo referma le boîtier et le posa à côté de ses outils. Il reprendrait le lendemain. Ou cette nuit — il avait le temps, maintenant. Il avait toujours le temps.

C'était, découvrait-il peu à peu, à la fois un privilège et une malédiction.

Comments

Connect wallet to comment

Loading comments...